La maison dans tous ses états
Introduction. Une polysémie embarrassante en français.
En français, la maison » peut renvoyer au bonheur de se sentir chez soi : qu’il est bon de rentrer à la maison ! Mais elle peut désigner aussi simplement un type de bien immobilier ; j’habite dans une maison, pas dans un appartement. Le mot a été formé à partir du verbe latin manere signifiant « demeurer ». La maison peut donc être aussi un simple lieu de séjour comme une location de vacances qu’on ne confond pas avec notre « chez soi ». Ensuite les personnes vivant dans une caravane, un camping-car ou un mobil home considèrent avec de sérieux arguments que ce sont leur maison. Enfin, pour certains que la grande pauvreté a frappés, la maison peut même prendre la forme d’une tente de fortune ou d’une voiture.
Même si habituellement rentrer chez soi et retourner à la maison sont des expressions identiques, les diverses acceptions du terme « maisons » qu’on vient de dégager ne peuvent s’accorder toutes avec le sentiment d’être chez soi. La polysémie du terme en français peut nous égarer. La langue de Shakespeare est plus éclairante. En effet, Home désigne en anglais le chez soi : d’où l’expression « Home sweet home ». La maison au sens de « bâtiment ou d’espace servant de logis » renvoie au mot « house ». Ainsi au moins deux significations différentes entrent en concurrence quand on utilise le terme « maison » pour lesquelles les anglophones disposent de deux termes différents : « A house is not a home » [i]
I. Deux définitions de la maison en concurrence ?
A. Une définition très extensive : la maison est un abri
Pour y voir plus clair, dégageons les deux sens principaux du mot « maison ». D’abord, on peut lui donner un sens large et concret. Pour l’architecte André Ravéreau[ii], tout habitat et donc toute maison est un abri. La maison permet de pouvoir s’extraire du tout-venant des menaces du milieu extérieur et de la vie sociale : intempéries, querelles, agressions, etc. Elle est une enveloppe protectrice à partir de laquelle on peut rayonner et développer son activité. Pour le philosophe Emanuele Coccia[iii]: « c’est toujours et seulement par et dans une maison que nous habitons cette planète ». Pour lui : « Sa forme est indifférente : il peut s’agir d’un hôtel ou d’un appartement, d’une chambre se confondant avec un canapé (…) elle peut être faite de pierre ou de peau de bête, pliable de manière à être transportée»[iv]. Sans la maison, souligne-t-il, on « est exposée à la mort »[v]. Le décès prématuré de bien des SDF le prouve malheureusement.
B. La maison comme un chez soi
1) La maison est une réalité morale
Emanuele Coccia avec ses multiples déménagements qui l’ont conduit «à avoir une trentaine de maisons » est amené à proposer une vision beaucoup plus élaborée et restrictive de la maison. En effet « dans aucune, dit-il, je n’ai définitivement pensé : je suis chez moi. »[vi] Plus qu’un abri, « Toute maison, écrit-il, est une réalité purement morale : nous construisons des maisons pour accueillir, dans une forme d’intimité, la portion du monde – faite de choses, de personnes, d’animaux, de plantes, d’atmosphère, d’événements, d’images et de souvenirs – qui rend possible notre bonheur lui-même »[vii]. Il ajoute : « L’architecture ou la biologie y ont peu de part »[viii].
2) Cette conception n’est pas incompatible avec la première
Se contredit-il ? Il met, en tout cas, en lumière une tension entre deux aspirations auxquelles une maison peut répondre. D’abord, le besoin d’être en sécurité en ayant un toit. Ensuite, le désir d’un ancrage personnalisé dans le monde par le biais d’un espace singulier et investi. Ces deux représentations de la maison expliquent le décalage fréquent entre le lieu où on loge et l’idéal d’un chez soi qui incarnerait au mieux notre personnalité. Ces façons d’appréhender la maison sont d’ailleurs souvent indiscernables. Entrer dans une nouvelle maison demande toujours du temps pour qu’on s’y sente chez soi. Il faut y poser ses valises et s’approprier progressivement l’espace. Même le SDf qui investit une simple tente ou un coin de la rue, cherche à s’y installer avec un minimum d’aménagements personnels. Un habitat où l’on se sent chez soi ne se réduit pas à un abri : ce serait plutôt une sorte de port d’attache. Pour filer la métaphore, rentrer à la maison, après quelques temps, donne ainsi souvent le sentiment, aussi illusoire soit-il, qu’une sorte d’errance, voire d’exil, s’achève.
II. Des obstacles à l’intimité du chez soi
A. « L’espace du chez soi : ni un nid, ni un garage. »
1) Une expropriation contemporaine ?
Lors d’un séjour à Dallas, Ivan Illich remarque que « les citoyens y ont perdu la faculté d’imprimer leur existence sur l’espace humain. Ils utilisent ou consomment leur logement »[ix]. Il note : « Aujourd’hui, la majeure partie des gens n’habitent pas dans les murs où ils passent la journée et ils ne laissent pas de traces dans les lieux où ils passent la nuit. Le jour, ils campent à côté d’un téléphone, la nuit, ils se parquent à proximité de leur voiture. »[x] Il n’est pas si rare que des locataires refusent d’installer des étagères et faire des aménagements, ne cuisinent guère et reçoivent très peu chez eux. Ils logent furtivement dans un lieu sans laisser de traces. Ils sont comme en transit entre la maison familiale d’origine et le foyer qu’ils ont parfois l’idée de fonder ensuite. Ils demeurent, même devenus adultes, dans une sorte de chambre d’étudiants où ils ne posent pas leurs valises.
2) Habiter chez soi
« Habiter » - précise Illich - « c’est demeurer dans les traces que laisse notre vie et par lesquelles nous remontons toujours dans la vie de nos ancêtres. [xi]». Toute vraie maison s’inscrit dans une histoire familiale, même dans celle qu’on construit, des valeurs et des pratiques dont nous avons héritées sont bien présentes. Il conclut : « L’espace de Dallas n’est pas seulement aseptisé, sans danger pour qui le traverse mais encore « humano-immune » : il est cuirassé contre la défiguration qu’entraîne le contact avec la vie. (…) Des gens naissent et meurent à Dallas sans avoir jamais connu ce que c’est qu’habiter » »[xii] Façon de dire que ces personnes ont finalement une existence hors sol.
3) Une destruction des foyers ?
Pourquoi en est-il ainsi ? Notre société moderne a la fâcheuse tendance de détruire les structures d’entraide et de savoir-faire traditionnels pour les remplacer par des services marchands et professionnels. Les individus, en un sens déracinés et infantilisés, sont de moins en moins capables de subsister par leur propre moyen. Ce mouvement affecte la possibilité même d’habiter vraiment quelque part. Par exemple, des logements sans cuisine[xiii] ont dernièrement vu le jour dans des grandes villes aux Etats-Unis, officiellement pour faire face à la crise du logement et offrir des loyers abordables. Ces appartements empêchent la pratique d’un savoir-faire qui permet traditionnellement de nourrir toute la famille. Leurs occupants subissent ainsi une perte d’autonomie et, devenus clients captifs, ils doivent acheter leur repas. Leur logis n’est plus un foyer, cet endroit où étymologiquement l’on peut faire du feu notamment pour faire cuire des aliments. Leur appartement n’est plus vraiment un abri et encore moins un chez soi. Il n’offre plus de résistance à l’extension du domaine du marché.
B. La maison comme ilot de résistance ?
La crise actuelle du logement, qui cause de vrais drames, semble bien avoir quelques liens avec ce que d’aucuns nomment la révolution néo-libérale, destructrice des liens au passé au nom du profit, de la privatisation et du productivisme. En règle générale, quand on cherche à transformer radicalement la société, on est souvent hostiles à cette sphère de résistance potentielle qu’est la maison. Ainsi Platon rêvant d’une cité idéale, se méfiait de ce qui se passe dans la sphère domestique qui échappe au regard. La maison est le lieu d’une conjugalité exclusive et de la famille – un entre soi difficile à contrôler. Pour que les choses changent, il estimait que l’éducation des enfants devait être retirée aux parents et confiée à des institutions étatiques. Il voulait aussi que les couples soient constitués en vue de la reproduction plutôt que par amour. En URSS, une doctrine de l’éducation assez semblable a été mise en place et les appartements communautaires où l’intimité était mise à mal permettaient une surveillance mutuelle. La maison se présente ainsi comme une sphère domestique indépendante du politique, comme un îlot de résistance face à des pouvoirs totalitaires. Mais l’intimité et les secrets qui se cachent derrière les volets clos sont-ils toujours louables ?
III. Le chez soi : un idéal menacé ?
1) La maison : pour le meilleur comme pour le pire
Assurément, il serait naïf d’idéaliser complètement le chez soi car il peut être un entre soi mortifère. Dans la chanson de Camille qu’on vient d’entendre intitulée home is where it hurts : La maison est là où ça fait mal, on entend un chœur déclamer : « dans la maison, dans la maison, c’est là que j’ai peur » Au vu des abus et des horreurs qui s’y passent, il y a de quoi se dire que la maison est pour le meilleur comme pour le pire. L’abri protecteur peut se transformer en enfer.
2) Le « chez soi » est-il un « chez nous » ?
Emanuele Coccia[xiv] souligne pourtant que « Les maisons sont toujours des formules spatiales permettant de vivre l’amour dans toutes ses manifestations. » Elles « ne sont - précise-t-il - que le programme matériel, l’ossature mais aussi l’atmosphère objective, le climat d’une vie partagé – temps, humeur, repas, sommeil, rêves qui nous rendent inséparables d’autrui. Il est impossible de penser et de construire une maison sans penser et construire un amour. » La maison familiale dont on vient a laissé son empreinte affective sur nos existences. Et le foyer que l’on désire construire a certes pour motivation la plus courante l’amour et le désir de bonheur. En espagnol, le verbe casar – se marier - s'est construit à partir de casa – la maison. Se marier signifie alors « s'établir sous un même toit », « faire maison commune ». Le chez soi serait ainsi toujours un chez nous.
Mais cette vision idéale de la maison qui reste vivace, fait un peu vite abstraction des violences domestiques et est mise à mal par la difficulté de nombreuses personnes à faire couple durable. En occident, les maisons sont souvent occupées par des célibataires et des familles monoparentales. Une société qui produit autant de solitude, compte-t-elle encore beaucoup de maisons qui donnent forme au désir de bonheur ? La maison vide[xv], titre du prix Goncourt 2025 reçu par Laurent Mauvignier, en dit peut-être long sur notre situation.
3) La maison du futur ?
Pour autant, l’idéal de la maison comme point d’ancrage physique et affectif de nos existences n’est pas, mort. Il prend des formes nouvelles. Parmi celles-ci, l’architecte Paul Virillo[xvi] insiste sur l’importance du numérique qui permet aux voyageurs de rester en contact avec ses proches. La maison, en effet, est là où sont nos amis et la famille. Mais un vrai dépaysement passe alors par une déconnexion totale. Un geek qui, comme une tortue, transporte sa maison avec lui, ne peut aller bien loin ! Dans une autre optique, partant d’une analogie entre vêtement et maison - ces deux artefacts qui nous enveloppent - Emanuele Coccia imagine une maison du futur, « extension et radicalisation de la logique incarnée par Airbnb », où « nous devrions changer de maison à chaque saison comme nous avons besoin de le faire avec nos vêtements » [xvii]. Outre qu’un marché de la maison comparable à celui des vêtements ne concernera que les plus riches, est-il cohérent de croire qu’on se sentira chez soi dans ces domiciles provisoires ? Et quid des questions écologiques ? Car avec les dérèglements liés au réchauffement climatique, la terre, maison commune de tous les êtres vivants, s’impose de plus en plus comme ce dont il faut prendre soin. Quel sentiment d’horreur et de colère de voir que notre maison brûle et que nous regardons ailleurs ! Cependant la menace écologique et le changement d’échelle qu’elle produit, loin de devoir nous décourager, rend encore plus utile la tâche de penser à nouveaux frais, et sérieusement, la maison comme l’espace où notre vie et celle des générations futures pourront, dans les meilleures conditions, avoir lieu.
Virgules musicales :
- Benjamin Biolay et Chiara Mastroïanni : A house is not a home
- Edith Whiskers : Home
- Camille : Home is where it hurts
[i] Chanson de Benjamin Biolay interprétée par Chiara Mastroïanni dans son album Home
[ii] André Ravéreau, M’zab, une leçon d’architecture, Sindbad, Paris, 1981.
[iii] Emanuele Coccia : Philosophie de la maison. L’espace domestique et le bonheur, éd. Payot-rivages, 2021
[iv] Emanuele Coccia : Philosophie de la maison. L’espace domestique et le bonheur, introduction, p. 13, éd. Payot-rivages, 2021,
[v] Idem, introduction, p.13
[vi] Idem, chap. Déménagements, p.25
[vii] Idem, p.14.
[viii] Ibidem
[ix] Ivan Illich, H2 O Les eaux de l’oubli. (1985), p.26, trad. française Maud Sissung, Terre Urbaine, AsM éditions.
[x] Idem
[xi] Ivan Illich, H2 O Les eaux de l’oubli. (1985), p.25 et 26, trad. française Maud Sissung, Terre Urbaine, AsM éditions.
[xii] Ibidem. p.27.
[xiii] Les Single Rooms Occupancy. Expression traduite en français par les micro-appartements.
[xiv] Emanuele Coccia : Philosophie de la maison. L’espace domestique et le bonheur, chap. Amours, p.39, éd. Payot-rivages, 2021.
[xv] Laurent Mauvignier : La maison vide, éd. de Minuit, 2025.
[xvi] Propos de Paul Virillo dans une vidéo diffusée lors de l’exposition générale (octobre 2025-août 2026) de la Fondation Cartier pour l’art contemporain
[xvii] Emanuele Coccia : Philosophie de la maison. L’espace domestique et le bonheur, chap. Armoires, p.53, éd. Payot-rivages, 2021


